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Emile Cioran’s Notebooks, en Français

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26 juin 1957

Lu un livre sur la chute de Constantinople. Je suis tombé avec la ville. Envie de pleurer au milieu des rues ! J’ai le démon des larmes.

Mon scepticisme est inséparable du vertige, je n’ai jamais compris qu’on pût douter par méthode.

Emily Dickinson : « I felt a funeral in my brain », je pourrais ajouter comme Mlle de Lespinasse « de tous les instants de ma vie ».

Funérailles perpétuelles de l’esprit.

Comprendra-t-on jamais le drame d’un homme qui, à aucun moment de sa vie, n’a pu oublier le paradis ?

J’ai un pied dans le paradis ; comme d’autres en ont un dans la tombe.

Aidez-moi, Seigneur, à épuiser l’exécration et la pitié de moi-même, et à n’en plus ressentir l’intarissable horreur !

Tout tourne en moi à la prière et au blasphème, tout y devient appel et refus.

Mot d’un mendiant : « Quand on prie à côté d’une fleur, elle pousse plus vite. »

Être un tyran sans emploi.

Perpétuelle poésie sans mots ; silence qui gronde en dessous de moi- même. Pourquoi n’ai-je pas le don du Verbe ? Être stérile avec tant de sensations !

J’ai trop cultivé le sentir au détriment de l’exprimé ; j’ai vécu par la parole ; – ainsi ai-je sacrifié le dire – tant d’années, toute une vie – et aucun vers !

Tous les poèmes que j’aurais pu écrire, que j’ai étouffés en moi par manque de talent ou par amour de la prose, viennent soudain réclamer leur droit à l’existence, me crient leur indignation et me submergent.

Mon idéal d’écriture : faire taire à tout jamais le poète qu’on recèle en soi ; liquider ses derniers vestiges de lyrisme ; – aller à contre-courant de ce qu’on est, trahir ses inspirations ; piétiner ses élans et jusqu’à ses grimaces.

Tout relent de poésie empoisonne la prose et la rend irrespirable.

J’ai un courage négatif, un courage dirigé contre moi-même. J’ai orienté ma vie hors du sens qu’elle m’a prescrit. J’ai invalidé mon avenir.

J’ai une immense avance sur la mort.

Je suis un philosophe-hurleur. Mes idées, si idées il y a, aboient ; elles n’expliquent rien, elles éclatent.

Toute ma vie j’ai voué un culte aux grands tyrans empêtrés dans le sang et le remords.

Je me suis fourvoyé dans les Lettres par impossibilité de tuer ou de me tuer. Cette incapacité, cette lâcheté seule a fait de moi un scribe.

Si Dieu pouvait imaginer quel poids représente pour moi le moindre acte, il succomberait à la miséricorde ou me céderait sa place. Car mes impossibilités ont quelque chose d’infiniment vil et de divin tout ensemble. On ne peut être moins fait pour la terre que je ne suis. J’appartiens à un autre monde, autant dire que je suis d’un sous-monde. Un crachat du diable, voilà de quoi je suis pétri. Et pourtant, et pourtant !

Écartelé entre la hargne et l’effroi.

Mongolie du cœur.

C’était un homme dépravé par la souffrance.

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